Adeline Dieudonné, Kérozène, L’iconoclaste, 2021.

Dieudonné

          Une station-service sur une autoroute, quelque part en Ardenne, un soir de canicule. Il est 23h 12 au début du roman, 23h14 à la fin. En deux minutes, un drame se joue, se noue et se dénoue, qu’on ne peut comprendre qu’en 250 pages. Quinze personnages s’y sont retrouvés par le hasard de leur propre histoire, « si on compte le cheval et le cadavre ». Un couple accompagne sa grand-mère vers une maison de retraite ; une domestique philippine attend ses patrons ; une jeune femme frustrée tente sa chance avec un garçon timide après avoir été déçue par son mari et par un dragueur invétéré sur une aire de repos ; la rescapée d’un massacre tente de renouer avec la vie…
          Chaque chapitre développe, comme dans de courtes nouvelles, tous ces destins brisés qui ignorent l’étrange rendez-vous auquel ils ont été conviés. Tous sont différents, même si certains se croisent. Mais ils ont en commun un accident de la vie, qu’il s’agisse de l’irruption brutale du drame ou d’une lente usure du quotidien dont on prend soudain conscience. Le viol d’une adolescente, la persécution d’un enfant, l’accident d’un tournage publicitaire sont des ruptures nettes ; la phobie d’un monde aseptisé, le long esclavage de la Philippine, les déconvenues conjugales sont de lents supplices. Mais jusqu’aux plus odieux, tous ces personnages sont éminemment humains, donc à plaindre, car ils conservent un espoir, accessible ou chimérique, mais fatalement déçu.
          La structure du roman par nouvelles, qui donne rendez-vous à ses personnages dans une scène finale, est sans doute classique, mais elle est utilisée ici avec intelligence et brio.
          D’abord, parce que de discrets leitmotive maintiennent une unité d’inspiration. Les boissons, par exemple, jouent un rôle déterminant — le capuccino double crème, le lait, la bière… Mais aussi les animaux, dont la présence était déjà significative dans La vraie vie, le premier roman d’Adeline Dieudonné : ici, outre le cheval qui a droit à son chapitre à la première personne, un dauphin, une truie, un loup, un chien, une mouche, et même des acariens tiennent une place prépondérante. Sans parler des relations de couples, qui forment une trame commune à la plupart de ces récits : les hommes n’y sont pas épargnés, violeurs ou trop plaintifs, dragueurs sans scrupules ou impuissants, maniaques ou franchement psychotiques, gigolos ou éjaculateurs précoces… Face au mâle, la femme n’a pas d’existence propre, qu’elle soit réduite à un objet qu’on abandonne sur un banc, au vagin idéal pour porter un enfant, ou à un sexe de passage. Quant aux enfants, ils servent souvent de souffre-douleur.
          Ensuite, et surtout, parce qu’Adeline Dieudonné évite de prendre ses lecteurs pour des imbéciles, ce qui devient rare dans la littérature actuelle. Les récits, qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres, ne prennent sens que par des indices qui peuvent passer inaperçus dans la profusion des détails et l’élégance de l’écriture. Le lecteur doit être attentif s’il veut éviter les pièges d’une lecture rapide : une aire de repos n’est pas une station-service, même si l’on y croise les mêmes personnages ; l’histoire de Julia permet seule de comprendre pourquoi Olivier a dû s’arrêter à la station-service ; il faut noter que le dauphin Reiko a été isolé des femelles pour comprendre l’accident de Victoire ; quant au nœud du roman, il ne tient qu’à une lettre, la marque du pluriel de « cadavres »… Si l’on s’agace de ce qui semble une incohérence, il n’y a qu’à relire : on est passé à côté d’un détail essentiel. Et cela fait vraiment du bien de le découvrir !
          Enfin, parce que la romancière sait varier les tons, et quelquefois les mélanger subtilement. Certaines scènes sont d’un comique irrésistible — le combat des ouïk ouïk et des fuuut ne peut laisser personne indifférent, pas plus que la visite à un couple de vieux gynécologues. Pourtant, on glisse vite de l’humour à la détresse. D’autre passages sont d’une poésie fascinante (la danse des âmes convoquées par la fumée d’un joint), d’un souffle véritablement épique (le vortex d’yeux révélés dans les rideaux ou le pacte avec le lac), ou d’une barbarie inexplicable (le massacre gratuit de tout un village). L’histoire est à la fois plus resserrée que celle de La vraie vie, mais aussi plus éclatée, aucun personnage central ne se détachant avant la dernière page. Il manque peut-être l’enjeu dramatique qui, dans le premier roman de l’autrice, servait de fil rouge (la narratrice voulait rendre le sourire à son petit frère). Mais on retrouve ici la somptueuse imagination et le sens de la formule qui avaient fait le succès du précédent livre, avec une écriture plus assurée qui ne se laisse plus prendre à sa facilité. Et Monica, réfugiée comme une sorcière débonnaire au fond de son bois, est un clin d
’œil discret au premier roman d’Adelinde Dieudonné... Une indéniable réussite.
Voir aussi : La vraie vie.

Retour au sommaire


Gilles Verdet, Nom de noms, L’arbre vengeur, 2021.

Verdet

          « Les hasards de l’anthroponymie sont impénétrables. Souvent cocasses et quelquefois farceurs. » Nous nous sommes tous amusés avec les noms propres, réels ou fictifs, appropriés à leurs détenteurs ou contrastant avec leur personnalité… Qu’un comédien s’appelle Durideau fait sourire. C’est un « aptonyme, comme on dit dans les revues ». En général, on ne va pas plus loin, sinon à s’étonner de la cruauté de certains parents, d’un Lange qui a prénommé son fils Michel — j’avais un voisin Detaille que son père avait cru spirituel d’appeler Pierre.
          Mais les histoires de noms imaginées par Gilles Verdet vont bien plus loin que ces amusements. Le nom détermine la première impression que l’on a d’un individu. Il se voit comme le nez au milieu du visage… Ce n’est donc pas un hasard si l’argot utilise le même terme, « blase », pour désigner le nez et le nom. Et ce n’est pas un hasard si le roman s’ouvre sur la rencontre de M. Rien, qui veut changer de patronyme, et de Mme Personne, qui a fait remodeler son nez. Avec autant de compassion que d’humour, ces nouvelles mettent en scène l’influence des noms sur la personnalité de ceux qui les portent, les difficultés qu’ils rencontrent dans la vie (peut-on faire confiance à un vendeur qui s’appelle Rien ?), les jeux de mots qu’ils subissent (« Personne en saura rien », s’entend-il répondre quand il demande les coordonnées de Mme Personne)… Y a-t-il un destin des noms ? Gérard Souffleur est bien devenu souffleur au théâtre, mais se demande s’il ne devrait pas devenir maraîcher, lorsqu’il découvre que son grand-père avait fait modifier son nom de… Choufleur.
          Bien sûr, on s’amusera des jeux de mots et des clins d’œil que multiplie l’auteur à l’envi. Monsieur Rien est « parti de rien », mais dès qu’il est devenu Monsieur Bien, « tout va bien ». On sourira des prénoms qui prolongent le supplice des protagonistes — Claire Matin, Fleur Jardin, les sœurs Aimée et Désirée Personne… Certains se révoltent, d’autres acceptent leur destin farfelu avec résignation ou humour. Certains en jouent malicieusement. Cela crée des situations inattendues, lorsque les personnages se rencontrent. « C’est le télescopage qui crée les histoires de chacun », confie l’auteur, « les croisements impromptus qui engendrent les destins et les rencontres improbables qui les modifient ». M. Lange ne pouvait prendre pour maîtresse qu’une Mme Lediable, et M. Rien, les deux sœurs Personne…
          Mais le roman est bien plus qu
amusant. Il est jubilatoire. Cela tient dabord à la structure romanesque. Les histoires s’embrouillent, s’entremêlent à loisir. Pour payer un maître chanteur, Aimée et Désirée Personne font casquer Fleur Jardin, qui rackette Claire Matin, qui s’en prend à Gérard Souffleur… Les nouvelles se répondent, rebondissent, se bousculent, se nouent et se renouent dans un étourdissant chassé-croisé. Qui finit, d’ailleurs, par percuter le précédent roman de Gilles Verdet. Le lecteur est entraîné dans un hallucinant « roman de nouvelles » qui s’achève sur une double pirouette et boucle sa trajectoire d’un mot qui dit tout… et ne dit rien. Ne gâchons pas le plaisir du lecteur. Car il y a plaisir à se perdre dans un labyrinthe narratif magistralement élaboré. On connaît Gilles Verdet pour sa parfaite technique narrative, qui lui permet dembrouiller à plaisir les situations dramatiques avant de les démêler d’un coup de baguette magique. Ici, il se surpasse !
          Au-delà de cette structure virtuose, on trouvera aussi, au gré des situations, des réflexions plus ou moins amères sur le conformisme et la dictature des normes, sur le sort des migrants, sur la réalité et la fiction… Le roman est loin d’être une coquille vide : la structure est au service dune réflexion juste sans jamais être pesante ; l’écriture y est soignée et malicieuse. On y découvrira une somptueuse parodie de la scène du balcon, dans Cyrano de Bergerac, qui enseignera le fou rire aux plus grincheux. On s’amusera en passant de raccourcis vigoureux — « C’est dégueulasse comme l’âme humaine » — ou de jeux de langage peut-être gratuits, mais qui reflètent l’état mental du personnage — « J’ai quitté le grand Centre du moyen commerce à petits pas contents. Descendu les étages de galeries avec le cœur montant du travail bien fait. » Et l’on jouira du troublant plaisir de noyer le diable dans le Léthé… À découvrir de toute urgence.
Voir aussi : La sieste des hippocampes, Voici le temps des assassins, Fausses routes, Les Ardomphes.

Retour au sommaire

Yves Namur, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, 2021.

Namur

          Les mots que l’on attend sont souvent plus urgents que ceux que l’on dit. Ces cent quinze textes sont autant de « prières adressées à l’inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même », confie Yves Namur. La similitude des premiers vers, « Dis-moi quelque chose », ainsi que la structure métrique récurrente (des sixains de deux, trois et un vers), la répartition en quatre saisons (qui commencent à l’automne et finissent à l’été) en font une longue litanie conjuratoire, qui invite à dresser la parole contre la morosité, la laideur ou la violence du monde.
          La construction de ces sixains, quoique identique, reste souple. Il s’y dessine des mouvements parfois opposés, de l’abattement au sursaut ou de l’exaltation au découragement, dans une lecture verticale qui pose un thème en deux vers, lui donne sa résonance en trois vers, le conclut ou le contredit en un vers.
          Parfois, les mots les plus forts, les plus chargés d’énergie, se retrouvent dans les deux premiers vers, comme au sommet de la construction poétique. On remonte du puits, on entrevoit l’insoupçonné, on ouvre, on réveille, on espère… Ce sont d’ailleurs les vers de l’obstination (par la répétition du même incipit) et de la confiance en l’autre (par la deuxième personne du singulier) : « Dis-moi quelque chose »… Le poème se construit alors dans une sorte d’amertume, le vers final, isolé, évoquant les profondeurs, la chute, la vie insoutenable. Mais à d’autres moments, ce sont des mots durs qui ouvrent le sixain : l’abîme, les ruines, l’ignorance… et le poème adopte alors le mouvement inverse d’une remontée vers la lumière, la vie, l’envie. Qu’importe d’ailleurs le sens que l’on donne à la lecture ? L’essentiel est le mouvement que la phrase imprime en nous. L’essentiel est de « rallumer les lampes pauvres », « d’attiser un grand feu », de faire danser la vie avec la folie, autour du feu…
          Certains de ces textes laissent une impression de profonde amertume, sinon de détresse ; d’autres nous parlent d’amour, de germination, de soif de vivre. Et d’autres (sont-ils les plus nombreux ou les plus marquants ?) m’ont parlé de la sérénité des retours de longs voyages, du nécessaire effacement de ce qui fut vécu, de ce qu’il faut « ignorer une fois pour toutes », lorsqu’il est plus sage de « ne rien savoir ou presque », et, peut-être, d’effacer demain. Mélancolie ? Peut-être, mais celle de l’apaisement final lorsque l’on a trop regardé, trop entendu, et que l’on s’aperçoit qu’il y a « trop de tout en fin de compte ».
          Cette lecture, ou ce voyage intérieur, en dit sans doute plus sur moi que sur Yves Namur, mais n’est-ce pas cela, après tout, la poésie ?
         
          « Dis-moi quelque chose
          Comme un grand besoin de larmes

          Quand la mer se retire
          Quand les forêts se dépeuplent
          Quand nos certitudes n’ont plus d’ailes

          Ni rien à espérer »

Voir aussi : La tristesse du figuier.

Retour au sommaire


Hubert Haddad, La Sirène d’Isé, Zulma, 2021.

Haddad

          Certains romans sont centrés sur des lieux plus encore que sur des personnages. Le hasard des parutions fait paraître au même moment un roman de Georges-Olivier Châteaureynaud et un roman d’Hubert Haddad qui m’évoquent la même remarque. Un lieu à l’abandon, vestige d’une gloire passée, aux confins du monde, et de nature labyrinthique. Le rapprochement s’arrête là. Les deux romanciers, qui ont tous deux participé à la Nouvelle Fiction, ont leur ton et leur écriture propres, immédiatement reconnaissables. Le labyrinthe d’Hubert Haddad est végétal, élevé sur la pointe sud de la baie d’Umwelt, à l’arrière d’un « drôle de château face au vide ». Le bâtiment, un sanatorium du XIXe siècle, se double ainsi d’une « forteresse arbustive », plantée comme « un défi d’espèce sauvage » dans un fortin de pierre conquis sur la lande.
          Le terme Umwelt, emprunté au comportementalisme, renvoie à la perception de l’environnement que chacun, animaux ou humains, peut avoir de son environnement selon les sens qu’il possède. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cet étrange « création dédalique » conçue par le médecin du sanatorium selon des règles de géométrie fractale : le labyrinthe fonctionne comme un dispositif d’analyse comportementale qui peut provoquer un « collapsus émotionnel » lorsqu’on y interroge ses propres égarements. Il met celui qui s’y aventure en situation de proie, comme s’il était piégé dans une toile d’araignée non gluante. L’angoisse qu’il suscite, liée « à l’épouvante de la dévoration mandibulaire », déclencherait alors une sorte de violence évacuatrice supposée thérapeutique… à condition qu’il puisse en ressortir.
          Car ce lieu improbable répond également à une conception musicale, comme une matérialisation du « cercle des quintes », une projection de l’accord de septième diminuée… Une partition a servi de plan, et l’on n’en trouve la sortie qu’en déchiffrant les accords de la basse continue représentés par les haies. Son gardien est un jeune jardinier sourd, Malgorne, fils de Leeloo, une jeune femme internée d’une beauté folle que le médecin avait décidé de garder pour lui. Et c’est là que l’Umwelt prend toute sa signification. Seul un jeune homme sourd peut échapper au piège du labyrinthe musical, comme Ulysse, après s’être bouché les oreilles, échappe au chant des sirènes. Sa perception du labyrinthe passe par d’autres sens, qui lui permettent, notamment, de le retrouver dans la configuration du ciel déchiré par un éclair.
          Mais les pièges ne s’arrêtent pas là. Dans ce pays échoué au bord des flots, les sirènes ont d’autres apparences. Peirdre, la jeune fille du phare, et son amie Miranela, n’en sont-elles pas une réincarnation symbolique ? Précisément, Peirdre et Malgorne se rencontrent devant le corps d’un animal étrange échoué sur la plage, un monstre que l’on identifie à une « rhytine », croisement de sirène et de cachalot… Et à l’horizon passe lentement le cargo énigmatique, dont la… sirène est déclenchée par le capitaine Owen, père de Peirdre. Toutes ces thématiques se tissent entre elles autour d’un fil rouge, la perte et la rédemption. « Une fille peut-elle sauver son père du mauvais esprit de l’océan ? » Sans doute comme on sort du labyrinthe… Mais peut-être, aussi, n’arrivera-t-elle qu’à se perdre avec lui.
          Ces lieux et ces personnages véhiculent en effet le même sentiment de défaite, d’abandon, de lassitude. Le domaine sinistré, la route côtière menacée d’effondrement, le monstre échoué, le capitaine atteint d’une « forme de mélancolie butée », Malgorne lui-même qui sent que « quelque chose de vital lui échappe, comme le sang des veines »… Tout cela concourt à créer cette atmosphère morose, mais habitée du même espoir ténu. Celui de perpétuer un monde oublié aux valeurs désuètes, mais qui ne veut pas se laisser pas abattre. « On enfermerait aujourd’hui tous les génies de l’air et du feu, les héros et les dieux, la nature entière ! »
          Cette envoûtante et tragique histoire d’amour inabouti est servie par la langue somptueuse d’Hubert Haddad, aux métaphores parlantes, surtout lorsqu’il s’agit de traduire les mille nuances de la douleur : « On s’est penché sur elle avec des sourires en ciseaux » — « l’homme à la bonté déchirée » — « il y bredouille une langue de silence » — « la lumière soudain est comme une main tranchée »…

Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, , Casting sauvage. Un monstre et un chaos.

Retour au sommaire


Muriel Augry, Encres lacérées, encres de Philippe Bouret, Iasi, Cronedit, 2020

Augry Bouret

          « Elles étaient » / « Elles seront » : deux volets d’un seul diptyque, à la fois poétique et visuel. Mais quand la poésie se voit, quand les encres parlent, la distinction entre les deux arts n’a plus de raison d’être. Ce sont des images qui nous sautent au visage dans les mots de Muriel Augry. Des guerrières en armure, lance au poing, taillant les jours, à califourchon, à l’assaut des désirs vrombissants. Y répondent des compositions abstraites de Philippes Bouret, discrètement sous-titrées « efemmérides » ou « éfemméros »… Des emboitages de formes, d’aspect métallique, aux griffes pointues, acérées, empreints d’une énergie conquérante. Éphémérides ? Oui, si les encres font écho aux « éphémères victoires » de Muriel Augry. Mais femmes, surtout, dans un entrelacement à la fois sensuel et menaçant de tentacules télescopiques. Les encres composent un écho lointain aux textes. Le lecteur y verra, s’il le souhaite, les « chevilles gantées dans des goussets de plomb », des « plumes acérées », le « jour taillé » ou « l’audace au poing » transperçant le bouclier de l’Académie et de la Maison de la Poésie… Mais il pourra aussi, s’il le préfère, projeter sur les textes les suggestions des encres, « l’éfemméride à la méduse » nuancera alors le carcan de l’identité, « l’éfemméride au double » donnera un autre sens aux parchemins portés dans le dos. Telle est la magie de ce mariage des encres.
          Le second volet — « Elles seront » — renonce aux termes violents, aux suggestions guerrières, et recourt à un vocabulaire plus sensuel, l’éventail des passions posé au creux des reins, la flûte aux lèvres, l’archet à la main.
                         Femmes de chair embrasées
                                        Elles iront
tandis que les encres, sans renoncer aux jaillissements télescopiques ni aux fils barbelés, y mêlent des courbes plus douces, seins et fesses ; les éfemméros succèdent alors aux éfemmérides pour se conclure dans une « extase » au sexe grand offert à la page. Appel à la complicité du lecteur, ce petit livre suscitera sans doute bien d’autres lectures, mais il ne pourra laisser indifférent.

Retour au sommaire

Voir aussi
:
Philippe Bouret, Cet enfant sans mot qui te commence, Ligne de fond.

Werner Lambersy, L’Agendada, Saison 3 : Amours, montage et illustrations Yves Barré, ficelle n° 144, janvier 2021.

Lambersy

          Voici trois ans que Werner Lambersy publie, pour la nouvelle année, un « agendada » thématique. Le premier était consacré aux dogmes, le deuxième aux arts. Celui-ci s’intitule « Amours », au pluriel, mais en parle volontiers au singulier. « Je n’ai pas pu mettre de mot sur l’amour, juste de l’amour sur les mots. » On l’aura compris : le principe de ces aphorismes n’est pas d’aligner des sentences définitives, mais au contraire d’éveiller par un clin d’œil malicieux la réflexion, l’échappée poétique, l’humour. On n’est pas loin, dans cet exercice, des poèmes brefs dont est familier l’auteur, haïkus écrits au pied du vent, sur une écaille de carpe ou à l’ombre du bonsaï. Ils ont en commun, outre la brièveté, l’étincelle du regard (sur une annonce de pharmacien), le petit geste (dégrafer un corsage), la fulgurance poétique (« La nuit remonte aux cuisses / le nylon de l’horizon »).
          Mais les aphorismes laissent plus de place à l’humour, aux jeux de mots (sacré cœur de Montmartre et sacré cul de Pigalle), aux formules percutantes (« je filme sans pellicule », dit le vieux soupirant), aux images flamboyantes (« Érection matinale, ou le lancer des couleurs sur un bateau pirate »). L’humour cependant reste dans les mots et souvent le ton est grave, mélancolique ou amer, en particulier lorsque la brutalité masculine s’en prend aux « profondeurs féminines », car « Il faut bien l’admettre : le pénis manque singulièrement d’humour ». Alors, même si ces aphorismes se veulent sans prétention, on les dégustera avec la gourmandise d’une complicité de gamins devant la boîte de chocolats. Car ils invitent à réinventer en permanence ce qui ne se conçoit que dans la fulgurance de l’instant, l’amour, la poésie, la beauté. « “Je t’aime” devrait rester un néologisme ».

Retour au sommaire

Voir aussi
: Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes,  La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème.
Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes.

Georges-Olivier Châteaureynaud, A cause de l’éternité, Grasset

Châteaureynaud

          Voilà le roman qu’attendaient tous les exilés d’Écorcheville, cette ville des bords du Styx, « face à l’inconnaissable et dans la proximité des prodiges », dont Georges-Olivier Châteaureynaud avait établi la chronique dans L’autre rive. Tous les exilés d’eux-mêmes et de la vie, « superlativement étrangers » au quotidien, « toujours entre être et non-être, au bord du néant ». Disons-le d’emblée : le défi difficile des « suites » est parfaitement relevé et, si les allusions au premier roman enrichissent la compréhension, sa lecture n’est nullement nécessaire pour goûter pleinement celui-ci. L’intrigue est simple et linéaire. Alphan, après ses études dans un pensionnat suisse, revient à Écorcheville pour se marier. Pris dans un délire de son père, il entre dans un étrange château dont il n’a plus envie de repartir lorsqu’il apprend la mort de sa fiancée. Mais le château lui-même est menacé de tomber dans l’héritage d’un magnat japonais…
          On retrouve dans ce deuxième volet l’atmosphère chère à l’auteur, ni réaliste, ni fantastique, mais dans un léger décalage dans la perception de la réalité comme de l’imaginaire. « L’étalon de la réalité n’est pas le même ici qu’ailleurs », remarque un personnage. Tel est le secret de ce récit : l’extraordinaire se mêle au quotidien comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle. On y vit dans la France d’aujourd’hui, avec des téléphones portables, des associations 1901, et l’on paie en euros l’obole à Charon. Les personnages ont face aux excentricités de leur univers les réactions de nos contemporains. Les enfants vont chercher dans la zone interdite des poussées d’adrénaline, les adolescents sont fascinés par les revues pornographiques, les adultes sont en quête d’âmes sœurs et les vieillards, quand ils ont réglé leurs problèmes de retraite, cherchent à fuir les Ehpad. La mise en scène de ces personnages outranciers ou farfelus reproduit notre société occidentale, où le pouvoir se partage entre grandes familles avant que l’élection d’un candidat populiste ne rebatte (provisoirement) les cartes. L’ailleurs n’est pas si loin de l’ici.
          Et pourtant, ici, il pleut des insectes ou des crapauds, on repêche des monstres dans le Styx, on les confine au musée de tératologie ou on les protège pour éviter qu’ils ne finissent en attractions touristiques. Ici, il faut se méfier des malfrats, car ils volent… dans les deux sens du terme. Ici, on a « des semelles de plomb mentales », et l’on envie vaguement ceux qui, nés ailleurs, vivent dans « une sorte d’ingénuité confortable ». On rêve de fuir, on fuit, on élève ses enfants dans des pensionnats suisses pour qu’ils épousent de riches héritières anglaises, mais rien à faire : ils reviennent. Parce qu’il y a une collusion secrète entre les hommes et les lieux. La mémoire est « brume et brumasse, brouillard et brouillasse » ; des nuages passent dans les regards ; on tombe comme une pierre tout au fond de soi-même…
          Peut-être est-ce par là qu’il faut entrer dans le roman : par les lieux, qui en sont les vrais personnages. Dans L’autre rive, le principal protagoniste était Écorcheville, la ville construite au bord du Styx, sur lequel une société anonyme voulait jeter un pont. Dans ce roman, c’est le château de Thétis d’Éparvay (un clin d’œil significatif à la ville des Ormeaux ou de La faculté des songes). Les lieux clos, déserts, isolés, sont familiers aux lecteurs de Châteaureynaud : îles désertes (Au fond du paradis, Mathieu Chain…), villas ou châteaux abandonnés (La Faculté des songes, Les Ormeaux)… Rassurants comme des refuges contre les vicissitudes de la vie et inquiétants dans leur abandon ou leur délabrement, comme s’ils attendaient sans impatience la fin du monde. Écorcheville et le château d’Éparvay sont des lieux frontières, au bord du monde pour le premier, au bord du temps pour le second. Ils sont à la fois immuables et précaires, figés dans des archaïsmes surprenants (l’esclavage est toujours légal à Écorcheville) et en total déliquescence. La ville d’Écorcheville ne parvient pas à rejoindre le Styx comme le château d’Épervay ne parvient pas à entrer dans l’éternité. Et pourtant, ils y ont déjà posé un pied. L’impression d’abandon est particulièrement forte dans ce roman. Les personnages ont vieilli, pris leur retraite, rejoint l’Ehpad, l’aéroport surdimensionné est vide, la Compagnie du Pont a fait faillite, les villas sont en désordre, les dépôts sont des dépotoirs, le château un capharnaüm délabré… Dans ce « château de la Belle au bois mourant », il faut cacher ses spécificités, les cornes sous une casquette, les sabots dans des bottines — mais comment cacher un Minotaure ou une sphinge ? L’un est à jamais enfermé dans son labyrinthe, l’autre meurt misérablement au musée de tératologie.
          On comprend que les personnages soient inquiets, furieux ou démoralisés. Ils ont baissé les bras et vivent dans l’engourdissement infini de leurs rêves ou de leur passé, piégés dans un temps qui s’étire, embourbés dans le temps comme dans les lieux. Ils ont perdu la notion de la durée — depuis combien de temps sont-ils au château ? Nul ne pourrait le dire, et pour cause : en y arrivant, ils ont rejoint une part ignorée d’eux-mêmes.
          Les lieux sont des personnages et les personnages, des lieux. La décrépitude du château répond à l’interminable agonie de la duchesse. L’instabilité du temps et des lieux (le château se recompose sans cesse comme une œuvre d’Escher) répond à celle de son plus ancien habitant, surnommé faute de mieux l’Ectoplasme, « coincé dans un présent sempiternel », sur lequel la réalité n’a pas plus de prise que le temps. C’est un des personnages les plus touchants de ce roman, dans son désespoir de ne pouvoir vivre, « à cause de l’éternité », pourrait-on dire, car si sa mémoire absolue lui donne une connaissance parfaite du monde, il n’a rien vécu et se désespère de n’être « pas vraiment un et raisonnablement invariable comme chacun ».
          Personnage clé, sans doute, et qui nous introduit dans une autre lecture de l’œuvre : un hommage à la littérature et, au-delà, une plongé dans l’imaginaire. L’Ectoplasme est le lecteur universel, qui « essaie comme des chapeaux toutes les destinées qui lui tombent sous les yeux ». Il est inséparable du conteur, un écrivain réfugié dans le château et qui en rompt la monotonie par des récits qui rebondissent de veillée en veillée dans une sorte de boudoir anglais. Comme jadis Mathieu Chain dans le roman éponyme, Brumaire est un écrivain échoué dans ce château improbable. Son identité cette fois ne fait aucun doute : par son physique, par ses œuvres, il évoque irrésistiblement Georges-Olivier Châteaureynaud. Effacé dans ses premières apparitions, il prend de plus en plus d’importance et, au détour d’une conversation sans sujet véritable, donne quelques clés d’interprétation.
          Le monde où vivent ces personnages est d’abord celui des livres, du cinéma, de la fiction. Le jeune Astérion perdu dans son labyrinthe est un hommage à l’Aleph de Borges — le lecteur identifiera çà ou là quelques clins d’œil de ce type ! Si l’on croise au passage des personnages des précédents romans de l’auteur (Mathieu Chain, Lola Balbo…), on traverse au hasard des pérégrinations la place Cornélius Farouk, dédiée à un fantôme ironique de la littérature française… Mais la fiction devient structurante lorsqu’elle conditionne les comportements des personnages — s’il faut choisir une arme pour se défendre, on brandira un browning comme sur les affiches des films policiers. Et le gamin Minotaure enfermé dans son labyrinthe évoque au protagoniste son éducation dans un pensionnat suisse.
          Plus largement, c’est l’imaginaire que met en scène ce château, l’imaginaire sans lequel l’homme ne peut vivre et que, souvent, il préfère ignorer, l’imaginaire dans toutes ses composantes : les fictions racontées par Brumaire, bien sûr, mais aussi les mensonges dans lesquels s’enfonce Alphan, ou les rêves, qui semblent avoir autant de réalité que les péripéties de la vie… L’imaginaire dans lequel les personnages trouvent refuge lorsqu’ils ont été blessés par la vie. « Nous constituons un pittoresque club de frileux qui s’efforcent de se tenir chaud », avoue l’un d’eux, on se frotte les uns aux autres pour soigner ses blessures et on se raconte des histoires pour oublier le passé, comme si une vie rêvée pouvait se substituer aux vies meurtries. Le château est la concrétisation spectaculaire de ce réservoir de ce qui pourrait, ou devrait exister. Tout ce qui est possible semble y avoir été remisé, sans inventaire possible (un huissier chargé de le dresser en fait l’amère expérience !), dans des pièces qui se multiplient à l’infini, dans une géographie mouvante, où il suffit souvent de penser à une chose pour se retrouver à l’endroit où elle existe. Selon son humeur, on peut parcourir un couloir en plusieurs heures ou quelques minutes — à la vitesse, en fait, de la pensée, ou de l’imagination. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il ne soit que la projection des personnages, « hanté d’occupants issus, pour certains, de la mémoire d’Alphan ». Ou, à l’inverse, que les personnages soient la projection de l’univers, n’est-ce pas la même chose ? Les circonstances ont fait d’Alphan un personnage de roman : « Un hasard romancier vous a jeté dans son roman ». À moins qu’il ne soit « captif d’un rêve éveillé de son père ». L’imaginaire inclut ce qui l’inclut : Escher, Escher, quand tu nous tiens…
          Si l’on entre dans ce royaume ignoré, il devient impossible d’en sortir, car il finit par nous faire douter de la réalité du monde quotidien, tant il semble plus réel que le réel. « Ailleurs, le monde n’existe pas vraiment, non ? C’est une sorte de… de racontar ! » Alphan, reclus dans le château, finit par considérer le reste du monde comme un théâtre illusoire, « les protagonistes de la comédie du pouvoir au sein d’Écorcheville lui apparaissaient sous l’aspect de marionnettes aux voix criardes, amusant la galerie depuis un castelet dérisoire. » Ce rapport au monde et à l
imaginaire ancre Georges-Olivier Châteaureynaud dans la Nouvelle Fiction, à laquelle il participa dans les années 1990. En fin de compte, l’immersion dans l’imaginaire nous interroge sur le sens de la vie. L’univers dans lequel nous vivons est soumis au hasard. Face au caractère « foncièrement aléatoire de l’existence », les occupants du château découvrent une « nécessité arbitraire » qui se substitue au hasard. Ici, enfin, on peut « se croire missionné, prédestiné, absous quoi qu’il arrive, du moment qu’on a rempli le contrat signé avec soi-même ». Entre hasard et nécessité, tout prend sens.
          Cette « nécessité arbitraire », qui panse les plaies du hasard sans nous soumettre à un destin inexorable, délivre les personnage d’une « solitude ontologique », celle d’une existence que l’on ne vit pas vraiment, dont on est trop souvent le spectateur. Tel l’ectoplasme qui ne peut vivre que par le biais de ses lectures, les personnages ont peur de ne pas ressentir pleinement les événements. Au fond, Alphan qui craint de ne pas s’émouvoir comme il le devrait de la mort de sa fiancée, semble incapable d’un lien concret et direct avec ses proches et finit par se demander qui attache une réelle importance à sa présence sur Terre. « Le monde était donc un désert, tout juste peuplé de quelques silhouettes qui pouvaient à tout instant s’évanouir ». Telle est la « solitude ontologique » qui affecte tous les personnages. Les monstres venus d’au-delà du Styx n’ont pas leur place à Écorcheville. Les plus touchants de ces personnages sont en quête désespérée d’amis — l’Ectoplasme incapable de vivre ou Astérion, le Minotaure reclus de peur d’être enfermé dans un musée. Ou dans l’impossibilité de nouer une relation sincère, enfermés dans le secret de leur vie passée, comme le médecin terroriste, ou dans celui d’un ami à protéger, comme Ekatarina qui ne peut révéler l’existence du Minotaure. Au fond, ils sont terriblement humains, ces monstres crachés de l’au-delà, ces hommes échoués aux limites de l’univers, qui se retrouvent à la frontière entre leurs deux mondes.
          Mais, surtout, au-delà de l’analyse et des références littéraires, on goûtera ici la somptueuse écriture d’un écrivain qui maîtrise parfaitement toutes les ressources de sa langue, de la notation brève aux phrases sinueuses, des descriptions aux dialogues, de l’évocation d’atmosphères (repas, soirées, averses…) à l’irruption des événements (assassinat, crash, incendie…), avec des formules percutantes, teintées d’ironie ou de morosité. Un gigolo vieillissant n’est plus « qu’un phénix très intermittent », un mélancolique « reprend du poil de la bête de scène », les journaux lus évoquent les reliefs d’un repas — « miettes de mots, épluchures d’articles et phrases rongées comme des os »… Chacun y puisera ses trésors comme les personnages emportent un souvenir privilégié du château détruit de l’imaginaire.

Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Le corps de l'autre, Résidence dernière, Le goût de l'ombre. Aucun été n'est éternel, De l'autre côté d'Alice, Contre la perte et l'oubli de tout.

Retour au sommaire

Françoise Henry, Loin du soleil, éditions du Rocher, 2021.

Henry

          « C’est fou comme on se laisse faire par ce que pense, ou veut, la majorité. » La remarque est glissée, anodine, dans les premières pages. Elle pourrait être une des clés de ce roman tout en pudeur, en signes discrets, en incertitudes. Du principal protagoniste, nous ne connaissons d’abord que ses lunettes rondes, aux grosses montures, pour cacher ses yeux en amande, trop éloignés l’un de l’autre. Rien ne sera dit. À nous de nous demander pourquoi il a été un enfant retardé et pourquoi, à trente ans, il est toujours analphabète. Pourquoi il est si candide, prenant les expressions au pied de la lettre (quand on lui dit que sa mère est au ciel, il imagine qu’elle est partie en avion) et prêt à se laisser dépouiller par son oncle de son héritage.
          Loïc est « un cas de mobilité sociale descendante, c’est comme ça qu’on dit, paraît-il ». Le roman, écrit à la deuxième personne du singulier, le suit durant ses trente premières années de revers en revers. Enfant de l’amour, mais orphelin de mère à six ans ; grandissant entre un père alcoolique et une belle-mère qui le dédaigne, il endosse avec résignation le rôle d’idiot du village, « un peu voleur sur les bords, ingérable, ne travaillant pas à l’école, indiscipliné, et ne tenant jamais en place sur ta chaise ». S’il s’enfuit pour se réfugier chez ses grands-parents maternels, c’est pour se trouver persécuté par un oncle qui le considère comme un intrus. Comment pourrait-il se défendre ? « Toi, tu recevais sans broncher ces coups de poing vocaux. » Pour l’entourage, il est disparu soudainement, « comme on efface un nom sur un tableau ». Tout juste parvient-il à se trouver un père d’emprunt, le ramoneur du village qui l’emploie au noir. Au moins gagne-t-il un peu d’argent « à la suie de son front ».
          L’alcoolisme du père, l’illettrisme du fils, la violence conjugale, la marâtre mauvaise, l’oncle odieux : on se dit que c’est trop, qu’on noircit le tableau à souhait. Bien sûr, on est « dans la campagne profonde », à l’époque où l’on compte en francs, mais il y a la voisine, aide-soignante pour personnes âgées, habituée peut-on croire à dépister les cas sociaux… C’est alors qu’on se rend compte qu’on est parti sur une fausse piste. Non, on n’est pas dans un roman d’Hector Malot. On s’est laissé entraîner (avec la complicité malicieuse de l’auteur) par ses souvenirs littéraires. La mère de Loïc était surnommée la « Madame Bovary du coin », mais par les « intellectuels estivaux » (au temps pour nous !). Le père, couvreur alcoolique tombant du toit, nous a fait penser à Zola ; la spoliation d’héritage, à Balzac. Mais nous ne sommes ni dans Ursule Mirouët, ni dans l’Assommoir !
          Alors on repense à la petite phrase du début… « C’est fou comme on se laisse faire par ce que pense, ou veut, la majorité. » Tel est le sujet du roman : non l’histoire de Loïc (le « tu »), mais celle de sa voisine (le « je), l’observatrice, Greta, qui observe, écoute, mais imagine, aussi, ce dont elle n’a pas eu connaissance. Elle souffre d’une maladie orpheline, une photodermatose de la peau, qui lui interdit toute exposition aux ultraviolets, donc au soleil.
C’est elle qui reste « loin du soleil », au sens propre, quand Loïc l’est au sens figuré. Un personnage de l’ombre, à l’opposé de Nadine, la mère de Loïc, qui s’exposait au soleil « à en mourir ». Le parallélisme est manifeste, et significatif. Nadine, la jeune femme solaire, « montée au ciel » en laissant Loïc démuni ; Greta, vouée à la pénombre, qui endossera un rôle maternel, comme « une subrogée fantôme ».
           Car Greta elle-même ne peut concevoir sa photodermatose comme une fatalité. « Pourquoi ai-je cette maladie ? Quelle punition, et pour quel crime ? » Devoir se cacher de la lumière : n’est-ce pas plutôt la punition de celle qui n’a pas voulu affronter la réalité ? De petites notations nous mettent la puce à l’oreille. Loïc vole-t-il un billet de dix francs ? « Je ne veux rien savoir de plus. » Son père revient-il d’une cure de désintoxication ? « Je faisais comme si je ne savais pas ». Quant à ce que vit le garçon presque sous ses yeux : « Quand on soupçonne un drame il arrive qu’on fuie, pour ne pas mettre les pieds dedans. » Le roman sera celui de la fuite de Greta, plus que de la disparition de Loïc : ce n’est que dans les dernières pages qu’elle endossera véritablement le rôle qui lui est dévolu.
          Et plus largement, c’est le drame de toute la famille, de tout le village. Le père refuse de voir son problème d’alcoolisme et, quand on le lui montre, il se trouve « interdit de déni » ! Les voisins parisiens retournent à la capitale. Les voisins, à leur quotidien. « On a de grands élans comme ça, on a les yeux embués quand on en parle, puis on se retrouve vite coincé dans ses habitudes. » Narré par une femme qui doit fuir la lumière, le roman tout entier est celui de l’aveuglement volontaire.
          Voué à un « ensevelissement programmé », Loïc parviendra-t-il à échapper à son destin ? Le roman nous laissera prudemment dans l’incertitude. Deux mouvements opposés y maintiennent la tension. Tantôt, on insiste sur la déchéance du père et le salut du fils. Tantôt, sur le parallélisme entre leurs destins — Loïc se met à boire comme son père, il devient couvreur comme lui… Ce n’est peut-être pas le principal. L’important, c’est que celui qui n’était rien — un « mauvais souvenir » qui « gâcherait la pellicule » — soit devenu quelqu’un. Pour son oncle, un héritier, qui menace son propre héritage (et peu importe, en fin de compte, s’il obtiendra gain de cause ou non). Pour son père, un « compagnon de beuverie » : « C’est une place terrible, mais c’est toujours une place. Même bradée, tu la prends. » Exister, c’est aussi se retrouver un jour dans la lumière, cesser d’être « loin du soleil ».


Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Plusieurs mois d'avril, Sans garde-fou, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier.

Retour au sommaire